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Ils ont 10 ans de moins dans leur tête

Ils ont 10 ans de moins dans leur tête

Ils n’ont pas peur de vieillir, ils se sentent juste en décalage avec leur âge. Zoom sur ces personnes qui se sentent bien dans leur peau… mais pas exactement dans la peau de leur âge !

Aujourd’hui, les normes d’âge s’effacent, les rôles deviennent indéfinissables. On peut être parent pour la première fois à 46 ans, tandis que la voisine est grand-mère au même âge. On change de boîtes tous les trois ans, devant prouver à chaque fois ses compétences, tandis que le cousin monte depuis 15 ans les échelons de son entreprise. Pas facile de s’y retrouver ! Nous sommes passés d’une société où l’individu était défini par un rôle social, cadré par des institutions et ses rituels, avec un chemin de vie déjà tracé, à une société où on essaie de se définir soi-même, où le regard sur soi n’est plus en résonance avec le regard des autres. A quelques exceptions, on a tous l’impression d’avoir quelques années de moins.

Cette notion est apparue dans les années 70 sous la forme de l’âge subjectif (âge perçu, ressenti ou éprouvé). Cet âge est indépendant de l’âge réel. Cet âge dépend de la posture mentale d’un individu. La sensation d’être plus jeune étant corrélée à une bonne santé et à une bonne satisfaction de la vie. A partir de 20 ans, la différence entre l’âge subjectif et l’âge chronologique augmente avec l’âge, avec une plus forte croissance entre 50 et 60 ans (autour de 10 ans de moins). Au-delà de 62 ans, l’écart diminue, « c’est le début de l’acceptation du vieillissement ». Ce sentiment d’être plus jeune varie bien sûr d’une personne à l’autre, certaines 5 ans, d’autres 20 ans. Une chose est sûre, les CSP + se rajeunissent plus que les CSP -.

Psychologiquement, cette impression de se sentir plus jeune est bien sûr une production imaginaire, une façon positive de faire face aux épreuves de l’existence, au poids des ans et surtout à l’accélération du temps. Elle n’a aucune conséquence sur l’individu, si celui-ci reste cohérent avec lui-même et ne cherche pas à rajeunir.

 


Thomas, chef d’entreprise, co-fondateur de Job in Live, marié, deux enfants.
Age réel : 35 ans, âge subjectif : 25 ans.

« Professionnellement, j’ai 35 ans. Je suis patron d’une société en pleine expansion de quinze salariés. Je donne l’image d’une personne rassurante, posée, rigoureuse, pragmatique et performante. Je ne me force pas, cette facette d’homme responsable fait partie de mon identité. Mais dans le privé, j’ai l’impression d’avoir 25 ans. Je n’ai pas la nostalgie de mes années étudiantes, je ne recherche pas la jeunesse. Mes 35 ans sont les plus belles années car j’ai les moyens de me faire plaisir et de découvrir. Mais ma façon de vivre et de voir la vie est décalée par rapport à l’image planplan qu’on peut avoir d’un homme de 35 ans, chef d’entreprise, marié, père de famille et propriétaire d’une maison. Ce n’est pas ce statut social qui va m’obliger à m’enfermer dans un mode de vie écrit d’avance. J’ai gardé en moi l’enfant que j’étais et l’arrivée de mes filles l’a maintenu. Je suis très joueur, j’aime partir en ‘’vrille’’.

Marc, professeur de philo et écrivain, marié, deux enfants.
Age réel : 38 ans. Age subjectif : 22,5 ans

« J’ai des signes évidents de vieillesse. Je suis adulte socialement (marié, père…), mais pas dans ma tête. Mes intérêts sont les mêmes qu’à 15 ans : jouer de la guitare, refaire le monde avec des amis, apprendre. Cette curiosité me vient de mes parents. J’ai d’ailleurs choisi le métier de professeur pour être éternel étudiant, sauf que je ne suis plus devant des profs qui me notent mais des élèves qui me jugent ! Ils ont la moitié de mon âge mais je me trouve plus jeune que beaucoup d’entre eux ! Moi, je n’impose aucun interdit à ma pensée et pratique le doute. J’ai la jeunesse de l’éternel recommencement. Je suis en  »happening » permanent. Mes cours sont toujours différents et j’adore emmener mes élèves dans des discussions interminables, mais je reste leur professeur. Je suis rigoureux et distant juste ce qu’il faut : d’ailleurs, je les vouvoie. Avec mes filles, c’est pareil : je ne suis pas leur copain. Ce n’est pas parce que j’ai l’impression d’avoir 25 ans que je suis un adolescent attardé !

 


Jean-Claude Kauffman

Sociologue, spécialiste de la vie quotidienne et de l’identité, auteur notamment de L’invention de soi, une théorie de l’identité (Armand Colin)

 Le Mag’ : Que traduit cette impression d’être en décalage avec son âge ?
Jean-Claude Kauffman : Premier constat, l’individu possède de plus en plus une multiplicité de facettes identitaires. Il a l’illusion de croire que c’est une continuité, car nous arrivons à peu près à vivre cette espèce d’éclatement, mais nous basculons d’une identité à une autre. L’identité n’est pas fixe, elle est un travail permanent, toujours en mouvement. Dans ces identités choisies, il y a un plaisir car on peut les jouer et se jouer. Deuxième constat, presque tout le monde se sent plus jeune dans sa tête.


Le Mag’ : La société accepte-t-elle cette multiplication de facettes ?
Si dans sa tête, on se projette dans des identités innombrables, l’échange avec l’autre offre une réalité différente. On garde une jeunesse que les autres ne veulent pas voir. Après, tout est une question de dosage, de mesure et de style. Quand un quadra débute en surf, son côté débutant plus son âge peuvent provoquer des petits sourires en coin de la part des autres, et il peut se sentir découragé. Mais s’il s’accroche, il peut provoquer de l’admiration. La société est évaluatrice, concurrentielle et cruelle ; chacun note chacun et la seule façon de parvenir est de déclasser les autres. Donc tout ce qui ne suit pas la norme est passé au crible. En résumé, c’est un éternel combat entre l’âge qu’on se donne dans sa tête et l’âge que vous donne le regard des autres.


Le Mag’ : Quel est le risque pour soi ?
Le seul risque est de trop croire à son image idéalisée. D’un côté, c’est bien de refuser le caractère inéluctable de la vie adulte qui vous enferme dans des boites, de mener ce combat pour la jeunesse permanente ; d’un autre, c’est important d’être conscient que la société, qui vous donne votre âge, a raison.


Le Mag’ : Y a-t-il des moments propices dans la vie ?
Il y a des caps, 30, 40, 50 ans, etc. où il existe une prise de conscience sur l’âge et donc le sentiment de se sentir en décalage avec son âge. Les personnes qui se sentent plus jeunes dans leur tête vont profiter d’une rupture dans leur vie (perte d’un emploi, d’un partenaire…) pour vivre leur liberté, leur jeunesse.


Le Mag’ : Et vous, vous sentez-vous en décalage avec vos 60 ans ?
Comme tout le monde ! Cet écart s’est produit à 40 ans. Ce n’est pas le cas en ce moment où je me sens en accord avec moi-même. En même temps, j’ai une profession qui protège mon image, je me vois bien dans la peau d’un grand-père qui écrit des livres !

 

Calculer votre âge subjectif (d’après l’échelle de Kastenbaum, 1972)

  • Au fond de moi-même, j’ai l’impression d’avoir… ans (feel age)
  • En termes d’apparence physique, je me donne… ans (look age)
  • J’ai les mêmes centres d’intérêts qu’une personne de … ans (interest age)
  • De manière générale, je fais la plupart des choses comme si j’avais… ans (do age).

Age subjectif = [(feel age + look age + interest age + do age) / 4]