Hélène Arnaud Rouèche se souvient avec une précision intacte des débuts de Vacances Bleues. Bien avant son implantation dans toute la France, l’association est née d’une conviction : les vacances ne doivent pas être réservées à une minorité. Aux côtés de deux compagnons de route, cette ancienne avocate, engagée très tôt auprès des retraités, a contribué à la naissance d'un projet pionnier : unir les exigences de qualité du secteur hôtelier avec les valeurs de l’associatif.
Dans cet entretien, elle revient sur les premiers séjours, les locaux de fortune, mais aussi sur ce qui a façonné l’identité si singulière de Vacances Bleues.
Vous faites partie du trio d'amis qui a imaginé et créé Vacances Bleues. Comment cette aventure est-elle née ?
Tout est parti d’un constat. Dans le cadre de mon travail dans l’action sociale, j'ai rencontré beaucoup de retraités qui ne partaient jamais en vacances. Certains avaient peu de moyens, d’autres n’osaient pas partir seuls. Je me suis donc dit qu’il fallait inventer quelque chose pour leur rendre les vacances accessibles.
Nous avons mis en place un dispositif avec les caisses de retraite, afin qu’une partie des frais puisse être prise en charge. Nous avons ensuite organisé un premier séjour à Puy-Saint-Vincent, dans une maison familiale qui accueillait surtout des familles pendant les congés scolaires et restait vide le reste du temps. C’était une belle opportunité.
Je me souviens très bien de l’émotion de ces premiers départs. Une dame s’est mise à pleurer dans le car. En m’approchant, je lui ai demandé ce qui n’allait pas. Elle m’a répondu qu’elle n’avait jamais dépassé la porte d’Aix, une place du centre-ville de Marseille. Cette phrase en dit long : c'était plus qu'un départ en vacances, c'était une ouverture sur l'ailleurs, la découverte d’un autre horizon.
Comment se sont déroulés ces premiers séjours ?
Très vite, nous avons compris qu’il ne suffisait pas d’organiser des séjours. Il fallait aussi rassurer. Nous avons donc constitué de petits groupes, d’une dizaine de personnes, accompagnés par des bénévoles. Ces bénévoles étaient souvent des couples de retraités ou de jeunes accompagnateurs. La qualité de cet encadrement était essentielle, parce que c’était elle qui donnait confiance à des personnes qui, parfois, n’étaient jamais parties de chez elles.
Et puis les vacanciers y ont pris goût. Ils nous ont dit qu’ils ne voulaient pas seulement voyager hors vacances scolaires ou de façon exceptionnelle. Ils voulaient recommencer, découvrir d’autres lieux, partir plus fréquemment…. Il fallait donc bâtir une vraie structure.
Justement, comment est née cette structure ?
Nous avons créé l’association Sud Vacances, avec René Domenach, qui en a été le président pendant vingt ans, Hervé Magnan, trésorier, et moi-même. Nous formions le trio de départ, avec des profils très différents : eux venaient du monde bancaire, moi de l’action sociale. Ce mélange a sans doute compté dans la façon dont l’association s’est construite.
Les débuts ont été très modestes. Nous n’avions pas de vrai local à Marseille. L’Union Départementale des Associations Familiales nous prêtait un garage. C’est là que nous avons commencé à travailler. C’était rudimentaire, mais nous étions portés par une énergie immense. Ensuite, nous avons eu des locaux plus accueillants, toujours à Marseille.
Quand je repense à ce point de départ, je mesure le chemin parcouru.
Est-ce que vous pouvez nous parler du premier lieu Vacances Bleues ?
Au tout début, nous n’avions pas encore de lieu à nous. Nous allions “chez les autres”, dans des établissements qui acceptaient de nous accueillir hors saison. Le vrai premier tournant a été Chorges, dans les Alpes. C’est là qu’un établissement a été pensé et construit pour accueillir durablement nos vacanciers, avec une attention particulière à leur sécurité et à leur confort.
Mais très vite, ils nous ont dit : “la montagne, c’est bien, mais nous aimerions aussi voir la mer.” Il a donc fallu chercher d’autres lieux. Cela n’a pas été simple. Les hôtels disponibles, accessibles, adaptés à notre projet, n’étaient pas nombreux. Après beaucoup de recherches, nous avons trouvé l’hôtel Scribe à Nice. Puis, un peu plus tard, le Royal sur la Promenade des Anglais, devenu propriété des Caisses de Retraite, a eu un succès considérable, et qui est encore aujourd’hui proposé à nos clients.
Ce qui est intéressant, c’est que ce développement s’est fait en écoutant les vacanciers. Ce sont eux, en quelque sorte, qui nous ont guidés. Ils nous communiquaient leurs envies, leurs attentes, et nous essayions d’y répondre.
Comment Vacances Bleues a-t-il évolué ensuite ?
Au départ, nous étions une toute petite structure. Puis, année après année, l’association a grandi. Les séjours se sont développés, d’autres publics sont arrivés, notamment les familles. Les lieux d'exception se sont multipliés. Ce qui n’était qu’une initiative sociale est devenue une véritable entreprise, tout en restant fidèle au projet de départ.
Ce qui me marque, quand je regarde cette évolution, c’est aussi la fidélité de nombreuses personnes. Certaines ont intégré le groupe très jeune, parfois avec un premier emploi saisonnier ou une mission ponctuelle, et y ont construit toute leur carrière. C’est le cas de Christian Carassou-Maillan, par exemple, qui était accompagnateur, et qui plus tard est devenu directeur général. Ce parcours illustre bien la manière dont Vacances Bleues fait grandir ses équipes.
Le groupe s’est construit autour de la solidarité et du partage. Le modèle associatif était-il une évidence dès le départ ?
Oui, très clairement. Nous aurions pu faire d’autres choix, adopter une logique purement commerciale, nous concentrer sur les marges et distribuer les bénéfices à des actionnaires. Mais ce n’était pas du tout ce que nous voulions. Nous voulions une structure capable de durer, bien sûr, mais tout en conservant la finalité sociale.
Pour nous, il était important que les résultats servent d’abord le projet collectif et les personnes qui le faisaient vivre. Cette dimension associative n’était pas un détail juridique. Elle portait une certaine idée de l’entreprise : chercher l’équilibre, se développer, tout en restant attentif aux salariés, aux vacanciers, aux parcours de vie.
Vous avez exercé à une époque où les femmes étaient encore peu nombreuses à ce niveau de responsabilité. Au fil de votre parcours, avez-vous été attentive à leur place dans l’entreprise et à leur évolution vers des fonctions de direction ?
Oui, très attentive. À l’époque, les femmes étaient nombreuses dans le monde de l'entreprise, mais peu d'entre elles accédaient aux postes de direction. Elles faisaient tourner les services, elles avaient de vraies compétences, mais l’accès aux responsabilités restait plus difficile pour elles.
J’ai donc veillé, avec les directions successives, à ce que la formation continue permette la progression et l'évolution interne. Je ne souhaitais pas réserver les postes à responsabilité à celles et ceux qui avaient le “bon” diplôme ou le parcours attendu, mais ouvrir ces possibilités à des femmes qui avaient prouvé leur valeur sur le terrain.
Voir des femmes accéder à des fonctions de direction dans les hôtels ou les services du groupe, parfois sans avoir fait de longues études supérieures, a été pour moi une vraie satisfaction. Parce qu’au fond, il ne s’agissait pas seulement de leur donner une place, mais de reconnaître pleinement leurs compétences et de leur permettre d’aller là où, trop souvent, on ne les attendait pas.
Au début des années 90, Vacances Bleues a lancé la gamme de voyages “Voyager Autrement” bien avant que le tourisme responsable ne devienne un sujet sociétal. Que représentait cette démarche ?
L’idée était de ne pas voyager de façon superficielle. Partir, oui, mais pas n’importe comment. Il ne s’agissait pas simplement d’aller d’un point à un autre, de voir sans rencontrer, de consommer un pays sans le comprendre. Nous voulions proposer une autre manière de voyager, plus respectueuse, plus attentive, plus humaine.
Cela passait par les rencontres, par le respect du pays visité, de sa culture, de sa nature, de son patrimoine. Avec le recul, on peut dire que nous étions précurseurs du tourisme durable. Mais à l’époque, cela nous paraissait surtout cohérent avec ce que nous étions déjà : une entreprise qui considérait les vacances comme un temps d’ouverture aux autres, et pas seulement comme un produit.
Aujourd’hui, quand vous regardez le chemin parcouru, de quoi êtes-vous fière ?
Je suis fière des emplois créés, de la possibilité donnée à des salariés d’évoluer, de faire de belles carrières. Je suis fière aussi d’avoir contribué à ouvrir les vacances à des personnes qui en étaient exclues; qu’elles soient isolées, modestes ou simplement éloignées de cette possibilité.
Mais ce qui me touche le plus, ce sont les relations humaines. Les liens créés grâce aux voyages, aux rencontres. Dans l’action sociale, j’ai vu tellement de gens vivre seuls, et parfois mourir seuls. Si, avec Vacances Bleues, nous avons pu créer du lien, de la joie, du partage, alors oui, c’est une grande fierté !
Qu’aimeriez-vous que l’on retienne des origines de Vacances Bleues ?
J’aimerais que l’on se souvienne que cette entreprise s’est construite sur une âme sociale, et qu’elle ne doit jamais la perdre. Elle a grandi, elle s’est professionnalisée, elle s’est développée, et c’est très bien. Mais il faut préserver ce qui a présidé à sa naissance : l’attention à l’autre, la solidarité, le respect des personnes, qu'il s'agisse des vacanciers ou des salariés. C’est cette attention au lien qui a donné sa singularité à Vacances Bleues. Et j’espère que c’est cela qui continuera à la faire vivre.
Aussi nombreux que soient ses accomplissements, Hélène ne s'est pas arrêtée là. Elle a aussi fondé la Fondation Vacances Bleues, où l’art, la solidarité et l’attention aux plus fragiles occupent une place centrale. À découvrir dans notre second entretien !






