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Couple non-cohabitant

Couple non-cohabitant

Près de 4 millions de Français* s’aiment sans vivre sous le même toit. Ce type de relation contredit les représentations sociales de la conjugalité et pourtant elle se développe. Est-il pour autant viable ?

Depuis cinq ans, Virginie et Thierry vivent une histoire d’amour à une demi-heure l’un de l’autre. On les appelle des CNC, des couples non-cohabitants. 36 % de ceux qui vivent cette situation l’ont choisie, le plus souvent à deux*.


Qui sont ces adeptes ?

Les jeunes adultes, les séniors, et les personnes qui ont un passé conjugal, en particulier lorsqu’ils ont des enfants d’une première union. Parmi eux, ce sont les divorcés qui adoptent le plus souvent ce mode de relation.

Pour le sociologue Serge Chaumier**, cet ‘’amour fissionnel’’ est caractérisé par « la possibilité d’une vie séparée : le couple se ménage le droit de ne plus être en couple ». Le ‘’chacun chez soi’’ peut permettre de distinguer le projet de couple du projet familial et « de cajoler un amour qui ne regarde que soi », explique la psychanalyste Sophie Cadalen.***
La présence d’enfant peut justifier le choix de la non-cohabitation mais les raisons principales sont souvent liées au souhait de garder son indépendance*.
Vivre avec et sans l’autre est un moyen de se réaliser, de préserver ‘’son espace psychique’’, si essentiel pour Sophie Cadalen : « une vie de couple se passe bien mieux quand les conjoints ont la possibilité d’avoir leur vie propre. Habiter des lieux différents pourrait être la transfiguration de cette altérité ». Virginie est peintre. Elle a besoin de solitude et d’espace pour se consacrer à sa créativité. « On n’a pas les mêmes charges quotidiennes, ni les mêmes préoccupations. Quand je suis chez moi, je mène une vie de bohème. Je n’ai pas d’enfant, contrairement à Thierry qui a les siens en garde alternée.».


Comment ces couples peuvent-ils concilier éloignement et continuité de la vie conjugale ?

Selon Serge Chaumier, l’autonomie n’est pas porteuse de morcellement, mais de régénérescence des liens : moi, lui, nous. « Quand je vois mon chéri, nous sommes totalement disponible l’un pour l’autre. Nous nous voyons un soir sur deux, chez moi ou chez lui. On vit au jour le jour, comme des étudiants. Si on ne s’est pas vu la veille, il lui arrive de me rejoindre la journée, entre deux rendez-vous. Quand il ouvre la porte, nous n’avons alors qu’une seule envie : faire l’amour », dévoile Virginie. L’intermittence permet de se consacrer à l’autre, d’intégrer son besoin, de prendre le temps de nourrir son couple avec les choses essentielles que sont l’amour, le plaisir d’être ensemble, le désir. La relation est dépolluée des contraintes domestiques, matérielles ou familiales, des travers de l’autre et « de l’agacement qui survient après la phase passionnelle, ajoute le Dr Ghislaine Paris. L’absence de l’autre, le manque, favorisent l’imaginaire, élément fondamental pour nourrir le désir ».

Quelle réalité ?

Le mariage a longtemps défini le couple, puis la résidence commune. S’il n’y a pas de mariage, ni de projet de logement ou d’enfant, quel est le ciment du couple non-cohabitant ? « Sentiments, confiance et respect », révèle Virginie. « Une recherche commune de faire conjuguer affirmation de soi et relation conjugale », résume Serge Chaumier.
Le risque advient lorsqu’un des deux ne s’y retrouve plus. Une situation idéale au départ peut devenir, au fil du temps, lourde à gérer : épuisement devant la gestion des agendas, des domiciles, des sorties à deux, frustration de ne pas partager les petits bonheurs du jour. Ainsi, Mélanie, deux ans de non-cohabitation choisie, reconnaît un manque constant de l’autre, une partition des comptes financiers pesante, une sensation de porter parfois sa vie seule et l’absence de projets. « C’est une illusion, déplore José, un internaute de 50 ans qui subit cette situation. La césure physique entraîne un manque d’implication de chacun dans les projets, l’absence de quotidienneté empêche toute solidarité constructive ». Le piège de cette situation est de tomber dans le travers de l’hyperindividualisme », pointe le Dr Ghislaine Paris.
L’idéal ne serait-il pas un habitat où chacun aurait son espace ? « On y pense… On aimerait une maison avec une séparation entre son univers et le mien, confie Virginie. Mais j’ai peur. Peur de rompre le charme ». Vivre ensemble ne s’impose peut-être pas dès le début d’une relation car il y a une phase de conquête à vivre, avant de se réengager ensuite mais d’une autre manière. Cette conjugalité est alors une étape et non une fin en soi ».
La non-cohabitation est loin d’être le remède contre les crises. Elle est d’ailleurs rarement viable pour ceux qui ont déjà vécu ensemble et se séparent sans se séparer. « On peut vivre à distance et vivre la même dépendance psychique, le même attachement, la même aliénation », met en garde la psychanalyste. « Cette solution a du sens pour les couples recomposés en charge d’enfants où la cohabitation est parfois difficile, et pour les séniors pour lesquels construire quelque chose n’est plus d’actualité », observe le Dr Ghislaine Paris.

C’est le cas de Jacques, 67 ans : « A moins d’un problème financier, nous souhaitons chacun garder l’indépendance que nous avons acquise pendant notre célibat, 20 ans pour elle, cinq ans pour moi, et à laquelle nous sommes habitués ». Cette forme de conjugalité demande dialogue continu, confiance, patience et respect de l’autre. Elle nécessite le réexamen de la relation à soi, de trouver la bonne distance entre autonomie propre et vie conjugale. « Elle suppose d’être honnête avec soi : cette vie sans l’autre, y suis-je bien ? », appuie Sophie Cadalen.

*Enquête Ined-Insee, Portraits de familles (Erfi, 2005)
** ‘’L’amour fissionnel, le nouvel art d’aimer’’ (éd. Fayard, 2004).
*** ‘’Inventer son couple, préserver son désir au quotidien’’ (éd. Eyrolles)

 


Corine 

Divorcée, 42 ans, deux enfants de 12 et 14 ans, professionnelle intervenante, trois ans de non-cohabitation avec…

 

« Quand j’ai divorcé du père de mes enfants, après 16 ans de mariage, je ne rêvais que d’une chose : mener une vie de femme libre, dédiée à mes enfants et à mon métier. Un an plus tard, j’ai croisé André qui habite à 50 m de chez moi. Ce fut un coup de foudre. Quelle joie quand il m’a proposé, six mois plus tard, de vivre avec lui ! Mais au fil des jours, j’ai senti André envahi de doutes. Il aimait mes enfants mais ne se sentait pas capable de les avoir au quotidien. J’ai entendu et accepté ses peurs. De mon côté, j’ai réalisé que j’avais choisi André comme amoureux et non comme papa pour mes enfants, même si leur père est abonné absent. Trois ans plus tard ? Cette relation me convient : je vis pleinement ma vie d’amoureuse et d’amante, rien ne pollue notre couple. Je dors chez André deux fois par semaine et je le vois tous les jours. Tous les matins, je prends ma douche chez lui une fois que les enfants sont à l’école, la moitié de mes vêtements sont là-bas ! Et le soir, je repasse l’embrasser avant de rentrer à la maison. Cette situation me permet également d’être pleinement maman, ma relation avec ‘’mes doudous’’ n’a pas changé : je suis totalement disponible, je surveille leurs devoirs, dîne avec eux… même si j’ai déjà dîné chez André avant ! Je ne veux pas leur faire de peine, je culpabilise un peu. Parfois, je me sens tiraillée, ma vie est un va et vient permanent. J’aimerais un jour vivre dans notre maison, celle qu’on aura choisie à deux. Quand mes enfants seront autonomes et auront moins besoin de moi ».

André


Veuf, 58 ans, trois enfants de 33 à 40 ans, six petits-enfants entre 5 et 19 ans, entrepreneur.

 

« Pour moi, un couple signifiait vivre ensemble. Je suis resté marié pendant 38 ans avant de perdre mon épouse. Alors, au bout de six mois d’amour avec Corine, je lui ai proposé de venir vivre chez moi. J’imaginais déjà les travaux que j’allais entreprendre dans la maison : diviser une pièce en deux pour que les enfants aient chacun leur chambre. Et puis, j’ai pris peur : me sentais-je, au fond, vraiment capable d’accueillir ses enfants ? Je les aime profondément mais je me sentais trop âgé pour gérer leurs disputes, leurs cris et, plus tard, à l’adolescence, leurs fréquentations ou les sorties en boîte. J’ai vécu tout ça avec mes enfants, je n’ai plus la patience nécessaire. Quand j’ai rencontré Corine, j’étais habitué à un confort de vie sans enfant. Les miens étaient partis depuis longtemps de la maison, je m’occupais de mes petits enfants mais uniquement pour les bons moments. Je me suis adaptée à cette situation de double maison. Quand Corine s’occupe des enfants, j’en profite parfois pour descendre au village boire un café ave c mes amis. Paradoxalement, quand je ne vois pas Corine, je suis dans l’attente. Notre ciment ? L’amour ! J’envisage de vivre un jour avec elle. Le mariage ? Bien-sûr que j’y pense ! »